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🟹 Sommes-nous à un tournant de l'histoire ?
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🟹 Sommes-nous à un tournant de l'histoire ?

Une rencontre imaginaire entre Paul Morand, diplomate et écrivain français, et Arnold Toynbee, historien et penseur britannique.

En sus du podcast, voici un extrait de l’article “DĂ©jeuner impossible - Paul Morand et Arnold Toynbee” - ITEMS n°4 (DĂ©cembre 2025 - p. 98)

Dessert – Civilisations mĂ»res et civilisations jeunes

Le baba arrive, dorĂ©, gorgĂ© de rhum, aurĂ©olĂ© d’un parfum sucrĂ© d’autrefois. La conversation ralentit un instant, comme pour laisser au silence le droit de commenter.

Morand, songeur :
« Les civilisations jeunes sont rugueuses ; les mĂ»res, polies. Les premiĂšres croient avant de comprendre, les secondes comprennent avant de croire. L’Europe est passĂ©e de la foi Ă  l’ironie. C’est un raffinement de la lassitude, un Ă©clat poli sur une fatigue ancienne. »

Toynbee :
« Mais mĂȘme l’ironie peut ĂȘtre fĂ©conde, si elle s’accompagne de transmission. L’Égypte, la GrĂšce, la Renaissance : toutes vieilles, toutes crĂ©atrices encore. Elles ont eu l’intelligence de se survivre, de transformer la tradition en outil plutĂŽt qu’en musĂ©e. »

Morand :
« Vous espĂ©rez donc une Europe vieillissante capable de renaĂźtre ? Elle n’a plus la vigueur, mais elle a encore la mĂ©moire ; et parfois la mĂ©moire se fait prophĂ©tie. »

Toynbee :
« Elle ne renaĂźtra pas seule, mais elle peut inspirer. L’humanitĂ© devient une seule civilisation ; les dĂ©fis – climat, technique, sens – sont globaux. Les minoritĂ©s crĂ©atrices devront ĂȘtre planĂ©taires. Elles devront unir la rigueur de l’Occident et la ferveur du Sud, la mĂ©thode et la croyance. »

Morand :
« PlanĂ©taires
 le mot sent la confĂ©rence. L’inspiration, comme le parfum, ne se mondialise pas. Le style reste local, enracinĂ©, parfois mĂȘme provincial : c’est ce qui le rend vrai. »

Toynbee :
« Et pourtant l’oxygĂšne circule. Ce que l’Inde ou l’Afrique inventent aujourd’hui, l’Europe en vivra demain. La vigueur se dĂ©place. Chaque continent devient le miroir aveugle de l’autre ; il faut seulement apprendre Ă  s’y reconnaĂźtre. »

Morand, ironique :
« Notre monde se dĂ©fait sans hĂ©roĂŻsme. Ce n’est plus la Rome de NĂ©ron, c’est la Rome des talk-shows. Nous avons remplacĂ© les orateurs par des chroniqueurs, les sĂ©nateurs par des “influenceurs”. »

Toynbee :
« Les fins sans grandeur conduisent Ă  l’oubli. Mais l’oubli, parfois, prĂ©pare la rĂ©invention : il nettoie le terrain. »

Morand :
« Alors souhaitons la rugositĂ© ; la jeunesse du monde sera rude, mais vivante. Elle aura le souffle des commencements, mĂȘme maladroits, et c’est tout ce qui compte. »

De l’étude des faux tournants

Toynbee repose sa fourchette, redresse lĂ©gĂšrement le dos, et le ton prend cette solennitĂ© tranquille qu’ont les professeurs lorsqu’ils s’apprĂȘtent Ă  dĂ©monter une lĂ©gende :
« Prenez 1789. On le cĂ©lĂšbre comme un coup de tonnerre, l’instant magique oĂč la foudre aurait frappĂ© l’Ancien RĂ©gime. Mais, en rĂ©alitĂ©, l’orage couvait depuis un demi-siĂšcle. Il n’y eut pas de tonnerre, mais un long grondement. Trois vagues : 1789 – Ă©galitĂ© et souverainetĂ© ; 1793 – guerre et terreur ; 1799 – stabilisation impĂ©riale. Et derriĂšre ces ruptures, une armature qui persiste : l’administration, l’armĂ©e, le Code civil. Mutation plus que rupture. Ce n’est pas la Bastille qu’il fallait regarder, mais les bureaux qui restaient debout, les intendants ou leurs remplaçants qui continuaient de signer, les soldats qui obĂ©issaient aux mĂȘmes tambours. »

Il marque une pause, puis ajoute :
« Les vrais tournants ne sont pas dans les grandes journĂ©es, mais dans les semaines calmes qui les prĂ©cĂšdent. Ce sont les silences d’avant qui contiennent les basculements. Les philosophes du siĂšcle des LumiĂšres, les dettes de la monarchie, les premiĂšres Ă©meutes du pain – tout cela formait un faisceau de signaux faibles. L’histoire ne surprend que ceux qui ne savent pas Ă©couter le bruit de fond. »

Morand, amusé, tourne lentement son verre :
« Vous avez raison, mais nous autres Français aimons les coups de théùtre. Il nous faut une date, un slogan, un balcon. Nous avons besoin de croire qu’un monde se retourne en un jour, parce qu’il est insupportable de penser qu’il s’est fanĂ© goutte Ă  goutte. 1789 n’a pas Ă©tĂ© un orage, mais une dĂ©cantation lente. La France tombait de sommeil, il a fallu un cri pour la rĂ©veiller. »

Toynbee :
« Ce cri, toutes les civilisations le poussent un jour. 1917, 1939, 1989, 2020 : les dates changent, mais la fatigue reste la mĂȘme. L’URSS, par exemple, ne s’est pas effondrĂ©e en 1991. Elle Ă©tait dĂ©jĂ  vide. Les institutions ne tenaient plus que par inertie, les convictions s’étaient dissoutes. Ce que le monde a pris pour un effondrement spectaculaire n’était qu’un enterrement administratif. Le mur est tombĂ© pour l’Ɠil des camĂ©ras, mais les rĂ©flexes ont survĂ©cu : l’autoritĂ© verticale, le goĂ»t du secret, la peur de l’étranger. »

Morand hoche la tĂȘte, un sourire fin au coin des lĂšvres :
« Vous touchez juste. Les statues tombent toujours plus vite que les habitudes. Les peuples changent de drapeau plus facilement que de regard. Et les idĂ©ologies, quand elles meurent, laissent leurs outils. J’ai connu des pays oĂč la bureaucratie communiste servait soudain le capitalisme avec la mĂȘme application glacĂ©e. Le tournant, s’il existe, n’est que de dĂ©cor. »

Toynbee, songeur :
« Exactement : des mondes meurent en apparence, mais leurs ressorts demeurent. Ce qui s’effondre, ce sont les façades ; la structure continue d’habiter nos tĂȘtes. C’est pour cela que les civilisations renaissent si difficilement : parce qu’elles ne savent pas se vider. Le vrai tournant serait celui oĂč une sociĂ©tĂ© apprendrait Ă  dĂ©sapprendre. Mais elle prĂ©fĂšre recycler ses ruines. »

Morand se penche légÚrement, la voix plus grave :
« Et pourtant, il y a des instants oĂč tout frissonne, sans qu’on sache pourquoi. Des tremblements invisibles, une inquiĂ©tude diffuse. Les signaux faibles dont vous parlez sont peut-ĂȘtre la seule façon d’entendre le futur. Le parfum du pain change, les visages se ferment, les mots s’usent. Dans les cafĂ©s, les conversations deviennent plus dures, les rires plus courts. Ce sont ces nuances-lĂ  qui prĂ©cĂšdent les rĂ©volutions. »

Toynbee approuve d’un geste lent :
« Oui, le monde s’annonce par ses ombres. Avant les rĂ©volutions, les naissances chutent, les livres se vendent moins, les priĂšres se font rares. Les artistes cessent d’inventer, les penseurs de contredire. L’énergie se retire du centre pour s’accumuler aux marges, dans un monastĂšre, une universitĂ©, une fabrique. C’est lĂ  que renaissent les minoritĂ©s crĂ©atrices, ces archĂ©ologues du futur. Mais les observateurs officiels ne les voient pas : ils scrutent les parlements quand l’avenir s’écrit dĂ©jĂ  dans les ateliers. »

Morand, plus doux :
« Vous dĂ©crivez cela avec la sĂ©rĂ©nitĂ© d’un mĂ©decin lĂ©giste. Mais les peuples, eux, vivent la fiĂšvre. Ils ne distinguent pas les symptĂŽmes du remĂšde. Ils appellent tournant ce qui les bouscule. Les signaux faibles ne deviennent visibles qu’aprĂšs la secousse, quand la poussiĂšre retombe. L’Histoire, finalement, n’a pas d’Ɠil, elle n’a qu’une mĂ©moire. »

Toynbee sourit :
« C’est bien dit. Mais il faut des tĂ©moins comme vous pour transformer ces fiĂšvres en phrases, pour donner aux convulsions la forme d’un rĂ©cit. Sans les Ă©crivains, l’Histoire serait un amas de pierres. Les civilisations se relĂšvent aussi parce que quelqu’un les raconte. »

Morand :
« Peut-ĂȘtre. Mais encore faut-il que le lecteur existe. Aujourd’hui, on lit vite, on oublie plus vite encore. On veut des rĂ©sumĂ©s du monde, pas sa saveur. La pensĂ©e elle-mĂȘme est devenue une denrĂ©e pĂ©rissable. »

Toynbee :
« Et pourtant, la pensĂ©e lente est le seul rempart contre les faux tournants. Ceux qui confondent le changement d’habits avec la transformation de l’ñme. C’est par impatience qu’on croit aux ruptures. Les civilisations mĂ»res apprennent Ă  douter du fracas. »

Morand, concluant la séquence :
« L’Histoire adore le théùtre ; les rideaux changent, pas les acteurs. Et nous, critiques de la piĂšce, feignons d’y voir une premiĂšre. Mais parfois, au fond de la salle, un spectateur devine que ce n’est plus tout Ă  fait la mĂȘme piĂšce. Le dĂ©cor a vieilli, le ton a changĂ©. Ce n’est pas encore un tournant, mais c’est dĂ©jĂ  un frisson. »

Un silence. Les assiettes sont vides, seules demeurent les miettes et la chaleur du vin. Toynbee regarde la table comme on observe un champ aprĂšs la bataille.


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