đš Pourquoi les gĂ©ants n'arrivent plus Ă innover ?
Les grandes structures parlent dâagilitĂ©, mais perfectionnent leur propre lenteur. Pendant ce temps, lâinnovation glisse ailleurs...
Pourquoi les grandes structures nâinnovent plus ?
Les grandes structures parlent dâagilitĂ©, mais perfectionnent leur propre lenteur.
Pendant ce temps, lâinnovation glisse ailleurs â vers les petites Ă©quipes, les laboratoires frugaux, les zones oĂč lâon ose encore essayer. Cet article raconte ce renversement silencieux qui redessine dĂ©jĂ la carte de la crĂ©ativitĂ© mondiale.Et si lâinnovation sâĂ©tait rĂ©fugiĂ©e dans les marges ?
Prologue â LâidĂ©e qui sâĂ©touffe dans sa propre lumiĂšre
Un ingĂ©nieur dâun grand groupe automobile europĂ©en avait mis au point un capteur thermique minuscule, capable dâabaisser la consommation dâun vĂ©hicule de 4 %. Une idĂ©e simple, juste, presque modeste. Elle fit aussitĂŽt le tour des organigrammes : dix-sept transferts, neuf comitĂ©s, vingt-deux mois dâattente.
Quand le dernier parapheur sâouvrit enfin, une start-up californienne avait brevetĂ© un dispositif identique. Le rapport du MIT Sloan Innovation Lost in Translation (2024) rĂ©suma lâaffaire dâune formule devenue proverbiale : le « Delphi Shutdown ». Une panne du courage de dĂ©cider, non de la technique.
LâOCDE, dans son Science & Technology Outlook 2025, dĂ©crit le mĂȘme phĂ©nomĂšne : une proposition chemine en moyenne Ă travers sept Ă©chelons hiĂ©rarchiques avant dâĂȘtre testĂ©e. Chaque Ă©tage, par prudence, gomme lâaudace initiale. Plus une organisation devient vaste, plus elle perfectionne des procĂ©dures censĂ©es la protĂ©ger â jusquâĂ Ă©touffer ce qui pourrait la renouveler.
PODCAST : Confrontation sur le sujet
I. Lâinertie â une discipline dĂ©guisĂ©e en prudence
Lâinnovation ne meurt pas faute dâidĂ©es ; elle meurt de digestion lente. Dans les grandes structures, la crĂ©ativitĂ© nâest pas combattue : elle est absorbĂ©e. Comme peuvent le noter des observateurs, les grandes structures finissent par se comporter comme des machines Ă corriger tout ce qui bouge trop.
La prudence y devient une discipline ; lâexcĂšs de contrĂŽle, une forme de mĂ©thode.La grande structure produit aussi un autre effet, plus silencieux : le conformisme.
Elle en a besoin â pour tenir les troupes, maintenir lâordre interne, Ă©viter les dĂ©viations qui pourraient fissurer lâensemble.
Les Ă©quipes, elles, sây rallient pour survivre : protĂ©ger leur statut, prĂ©server leurs avantages, Ă©viter les risques visibles.
Cette double dĂ©pendance crĂ©e un Ă©tat dâesprit oĂč chacun avance au mĂȘme pas, non par conviction, mais par prĂ©caution.
Alexandre Zinoviev (1922-2006) lâavait formulĂ© autrement : dans les grands ensembles, le dĂ©sir dâĂ©galitĂ© devient une loi interne â personne ne doit dĂ©passer.
Câest ce terrain stable, presque confortable, qui finit par empĂȘcher lâirruption de lâinattendu.
Les idĂ©es neuves ne manquent pas : elles manquent dâespaces oĂč dĂ©border sans mettre en cause lâĂ©quilibre gĂ©nĂ©ral.
Les faits sont tĂȘtus.
Au Japon, le Keidanren (Grande organisation patronale publiant rĂ©guliĂšrement des rapports- 2024) dĂ©crit une « gestion par la peur de la variance » : tout ce qui pourrait troubler lâindicateur devient suspect. Les KPI, conçus pour piloter, deviennent des remparts. Les filtres se multiplient : cinq, huit, parfois dix validations, surtout pour les projets audacieux.
Les ingĂ©nieurs craignent moins lâĂ©chec que la gĂȘne. Les directions, obsĂ©dĂ©es par la prĂ©visibilitĂ©, oublient quâune dĂ©couverte est toujours une rupture.
La standardisation cognitive complĂšte ce tableau. Les cadres supĂ©rieurs lisent les mĂȘmes revues, frĂ©quentent les mĂȘmes cursus, utilisent les mĂȘmes logiciels. Lâimagination devient collective â donc conforme. La recherche cesse de chercher : elle perfectionne lâexistant.
II. Les lieux de la vitesse â lĂ oĂč lâinnovation se rĂ©fugie rĂ©ellement
Pendant que les grands groupes se barricadent derriĂšre leurs procĂ©dures, lâinvention migre vers les marges : lĂ oĂč la contrainte produit la justesse, et oĂč la lenteur dâobservation rencontre la rapiditĂ© du geste.
Tsubame-Sanjo (Niigata, Japon)
Dans cette région métallurgique, des ateliers familiaux testent chaque semaine de nouveaux outils. Pas de comités, pas de R&D : la piÚce est fabriquée dans la journée. Le Keidanren Review of Industrial Policy (2024) note que ces ateliers déposent quatre fois plus de brevets par employé que les groupes voisins.
Ils parlent dâ« ingĂ©nierie lente » : lenteur dâattention, non inertie.
Start-up scandinaves (Espoo, Malmö)
De petits laboratoires de quinze à trente personnes. Réunions de dix-sept minutes (Helsinki School of Management, 2025). Leur axiome est nu : « Stop measuring, start building. »
Dans ces Ă©quipes plates, lâautoritĂ© suit lâidĂ©e.
Fablabs de Bangalore et Copenhague
LâOECD Grassroot Innovation Atlas (2023) recense des prototypes Ă 1 000 euros lĂ oĂč lâindustrie classique dĂ©pense 250 000. Le bricolage devient une mĂ©thode. Le manque de moyens devient moteur.
Unités agiles des géants industriels
Airbus, Toyota, Siemens isolent des entitĂ©s (UpNext, Woven City, Spinout) : budgets propres, droit Ă lâerreur, cadence libre. UpNext Drone (Airbus - 2024) fut validĂ© en quatorze mois â contre quarante dans le circuit normal.
Un paradoxe sâimpose :
les petites structures innovent parce quâelles nâont rien Ă perdre ; les grandes nâinnovent plus parce quâelles ont tout Ă justifier. Et lâidĂ©e naĂŻve â le germe vĂ©ritable â devient le privilĂšge des petites Ă©quipes.
« Lâinnovation entre deux feux »
Ă partir de How Progress Ends (Carl Benedikt Frey, Princeton University Press, 2025)
Frey rappelle que toute innovation naĂźt dans un espace qui ne lui ressemble pas : un lieu sans procĂ©dure dominante, oĂč lâon peut enfreindre quelques rĂšgles sans mettre en danger lâensemble du systĂšme.
Il oppose deux logiques quâaucune grande organisation ne parvient durablement Ă rĂ©unir sous un mĂȘme toit :
Explorer : désordonner, essayer, rater.
Exploiter : organiser, optimiser, industrialiser.
Selon lui, les sociĂ©tĂ©s â comme les entreprises â stagnent lorsquâelles tentent de faire de lâexploration dans une structure dâexploitation, ou lâinverse.
Le cĆur du paradoxe est simple, nombre dâobservateurs devraient le formuler ainsi aprĂšs une analyse dĂ©passionnĂ©e : « lâinnovation exige dâenfreindre les rĂšgles, mais lâexĂ©cution exige de les respecter ».Ce point Ă©claire lâĂ©chec des grandes structures contemporaines : trop de normes, trop dâarbitrages dĂ©fensifs, trop dâintĂ©rĂȘts constituĂ©s. Lâinnovation sây trouve prise entre deux feux : ce quâelle demande et ce que lâorganisation peut encaisser. DâoĂč cette impression de « lenteur perfectionnĂ©e » : une mĂ©canique trĂšs performante pour gĂ©rer le connu, presque incapable dâaccueillir lâinĂ©dit.
Pour Carl BĂ©nĂ©dickt Frey, les nations comme les entreprises dĂ©clinent moins faute de technologie que faute de plasticitĂ© institutionnelle. La fin du progrĂšs commence lĂ : quand les structures cessent dâĂȘtre traversables.
III. Le mythe de la créativité diffuse
Dans les annĂ©es 2020, une thĂ©orie sĂ©duisante se rĂ©pandit : supprimer les dĂ©partements R&D pour diffuser lâinnovation dans toute lâorganisation. Moins de coĂ»ts, plus dâagilitĂ©.
La réalité fut radicalement différente.
Quand tout le monde doit innover, plus personne nâen porte la charge. Lâinnovation sâĂ©vapore.
Les directeurs de production nâont pas le temps dâexplorer ; les managers intermĂ©diaires voient toute dĂ©viation comme une menace pour les indicateurs.
La centralisation totale nâa pas mieux rĂ©ussi : elle produit des innovations hors-sol, dĂ©tachĂ©es du rĂ©el.
Les entreprises qui sâen sortent ont inventĂ© un entre-deux : des laboratoires poreux, reliĂ©s au terrain mais affranchis du reporting. Certaines PME japonaises ont mĂȘme créé des « bureaux de questions » : trois personnes chargĂ©es non de trouver, mais de formuler des problĂšmes nouveaux. Une reconnaissance rare : la curiositĂ© nâest pas un luxe ; elle est une ressource stratĂ©gique.
IV. Rouvrir la brĂšche â rĂ©introduire lâaudace dans la taille
Les grandes structures ne manquent pas dâintelligence ; elles manquent de vacillement.
Tout y est si bien rĂ©glĂ© quâaucune Ă©tincelle ne trouve son point dâappui.
Quelques organisations tentent de recomposer le paysage :
â chez Roche, une « shadow board » de jeunes salariĂ©s interrogerait trimestriellement les dĂ©cisions stratĂ©giques ; lâexpĂ©rience a le mĂ©rite dâavoir Ă©tĂ© tentĂ©e.
â dâautres rĂ©servent 1 % du chiffre dâaffaires Ă des projets exploratoires, dĂ©couverts par la direction une fois la maquette produite ;
â certaines instaurent un droit Ă lâessai : un projet ratĂ© mais documentĂ© devient un capital dâapprentissage.
Ce ne sont pas des méthodes : ce sont des cultures. Elles reposent sur une idée simple : la curiosité vaut mieux que la conformité.
V. Au cĆur du blocage â la peur du vide
Lâinertie nâest pas quâune mĂ©canique ; câest une Ă©motion collective. La peur de manquer, de se tromper, de perdre la maĂźtrise. Les grandes organisations amortissent le risque, valorisent le consensus, reconduisent ce quâelles connaissent. Plus elles accumulent de certitudes, moins elles osent les dĂ©placer.
Les analystes de lâinnovation publique peuvent identifier des « zones de vacillement » : ces moments fragiles oĂč une institution accepte de perdre un peu de sa maĂźtrise pour retrouver de la vie. Câest souvent dans ces failles minuscules, bien plus que dans les plans quinquennaux, que renaĂźt une intelligence collective.
VI. Postface â La lenteur comme forme de courage
Lâinnovation nâest pas une technique : câest une inquiĂ©tude tenue. Elle suppose de suspendre le geste, de regarder autrement. Elle sâentend mal avec la frĂ©nĂ©sie des bilans.
Sten Nadolny, dans son roman La DĂ©couverte de la lenteur, rappelle que la clairvoyance naĂźt parfois de lâattention extrĂȘme. Nos organisations, si promptes Ă vouloir aller vite, auraient besoin de cette vertu : ralentir pour comprendre.
Lâinnovation nâest pas un protocole : câest une respiration. Elle sâautorise plus quâelle ne sâenseigne. Et dans les structures qui se croient invincibles, elle sâendort â avant de renaĂźtre dans les mains de ceux qui nâont pas le temps dâattendre.
Trois pistes pour demain
â DĂ©cider moins pour dĂ©cider mieux : rĂ©duire les validations, introduire un temps de silence avant chaque annonce.
â RĂ©gler lâorganisation sur les corps : dĂ©lais rĂ©alistes, alternance des rythmes, corridors dâexpĂ©rimentation.
â Constituer lâattention : documents envoyĂ©s avant rĂ©union, plages blanches, droit Ă la concentration.
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